Olivier Coron – PETITE INTRODUCTION AU NŒUD BORROMÉEN

 

Olivier Coron*

 

Conferenza tenuta il 3 Dicembre 2011 a Milano presso Casa della Cultura in occasione dell’”Iniziazione alla clinica psicanalitica”

 

« C’est ce que je vous laisse dans la paume de la main » J.L

 

Ma première rencontre avec le nœud Borroméen je l’ai faite durant mon premier stage en psychiatrie, lorsque j’étais étudiant en psychologie, un psychiatre avait toujours un nœud Borroméen dans sa poche et à la façon de Lacan, il jouait avec durant les réunions, évidement, cette référence au maitre avait des effets dans les pratiques de cette institution avec les psychotiques, je vous en reparlerai.

Cette immersion borroméenne m’avait conduit à la lecture du séminaire RSI qui fut le premier séminaire de Lacan qui m’est passé dans les mains… je ne crois pas en avoir tiré grand chose pour la simple raison que le nœud Borroméen est une construction Lacanienne qui est à la fois l’aboutissement de ses travaux antérieurs mais aussi une rupture, une rupture parce qu’avec la topologie ce n’est plus le signifiant qui est interrogé mais le réel comme nous allons le voir. Ce changement de paradigme, jean-jacques tyzler le souligne « n’annule pas le paradigme précédent, mais il est autre1 ». L’œuvre de Lacan n’est pas une cathédrale.

Ce tripotage du nœud par ce jeune psychiatre fort sympathique avait déjà pour moi quelque chose qui me semblait de l’ordre d’un certain fétichisme, un peu comme si le nœud Borroméen contenait en lui des réponses qu’il s’agissait de découvrir, mais en soi le nœud Borroméen, celui des gravures du moyen-âge ou de votre merveilleuse « Isola bella » que j’ai visité en amoureux au printemps dernier, en soi ce nœud historique ne nous apprend rien, la structure borroméenne du noeud n’a d’intérêt pour nous psychanalyste qu’a partir de de que Lacan a pû y déposer comme formalisation théorique, il le précise : « Naturellement, il ne suffit pas que vous sachiez que ça s’appelle nœud Borroméen pour que vous sachiez en faire quelque chose. C’est le cas de le dire, n’est ce pas : Faut l’faire!2 ».

 

Représentation de la Sainte Trinité, Chartres XVe siècle

C’est tout au long de ses huit derniers séminaires que Lacan a élaboré autour du nœud Bo, la topologie lacanienne vient faire rupture avec son enseignement précédent, cette rupture par le biais de la topologie permet une relecture des concepts, une « reconstruction de la psychanalyse3 », de la même façon que l’œuvre de Lacan a permit une relecture de Freud.

L’utilisation par Lacan des schémas, des mathèmes ou des figures topologiques avait notamment trois objectifs : d’une part formaliser un discours permettant de donner à la psychanalyse un statut scientifique, non pas sur le versant d’un rapport objectal à l’objet de son étude (le parlêtre) mais scientifique parce que fondé sur une écriture rigoureuse, l’autre objectif était de proposer des outils conceptuels permettant au psychanalyste de penser sa clinique et d’autre part transmettre un savoir en évitant l’écueil imaginaire de la complétude, quelque chose reste ouvert, non bouché par la parole du maitre, non fermé par le registre du sens, de la signification, de la métaphore, non nourri par des vignettes cliniques, friandises pour l’imaginaire. « La formalisation mathématique est notre but, notre idéal. Pourquoi ? Parce que seule elle est mathème, c’est à dire capable de se transmettre intégralement » nous dit Lacan ; intégralement c’est à dire hors discours, mais aussi hors de ce que J-P Hiltenbrand appelle « la conception académique du sujet » c’est à dire « la pente la plus naturelle de notre conceptualisation4 » que nous pouvons parfaitement illustrer avec le sujet de la psychologie (en place de S1 aujourd’hui), « L’inconscient n’est pas une connaissance, c’est un savoir que je définis de la connexion de signifiants (…) c’est un savoir qui ne se prête d’aucune façon à un mariage heureux5 », Lacan n’a pas oublié l’ombilic du rêve freudien, « A prendre appui sur le nœud, pour que quelque chose de l’impossible se démontre6 ». En somme, avec le nœud, des bouts de réel peuvent s’écrire à défaut de se dire, « Le non-enseignable, je l’ai fait mathème7 ».

Ce que Lacan tentait de formaliser dans ces figures abstraites c’est à partir de sa clinique, autrement dit ce dont il s’agit à travers cette transmission abstraite c’est d’un dire, cela est évident lorsqu’il s’agit du schéma L, R, du graphe du désir ou des quatre discours, un peu moins lorsqu’on aborde le tableau de la sexuation alors que justement, position masculine et position féminine n’existent qu’à partir d’une place, d’un lien à l’autre pris tout deux dans un discours, mais cela devient énigmatique lorsqu’il s’agit du nœud Borroméen.

« Le nœud borroméen en tant que tel, c’est à dire en tant que représentant l’imaginaire, le symbolique et le réel n’est pas une façon d’imager le sujet, mais la manière de rendre compte de son discours, (…) RSI c’est ce qui tient de son discours et non pas du sujet8 ».

Le nœud Borroméen c’est donc la topologisation d’un dire, pas d’une structure de personnalité, « le nœud borroméen n’est pas une définition du sujet comme tel d’un univers, (…) ma tentative n’a rien de métaphysique (…) c’est en tant qu’elle suppose un sujet que la métaphysique se distingue9 ». Le nœud témoigne d’une « pure place », « un fait de discours ». Il en sera de même pour les autres nœuds que Lacan et ses élèves vont construire ; c’est une erreur d’associer la structure à autre chose qu’au discours du sujet, la structure pour les psychanalystes lacaniens c’est ce qui découle d’une position subjective, pas d’une constellation psychologique ou d’une grille de lecture des comportements.

Il s’agit d’un dire mais pas n’importe lequel, ce n’est pas, nous dit Lacan « un dire courant, du dire de tous les jours : (…) dans le dire courant vous vous contredisez sans cesse10 ». Ce dire, on peut déjà le situer sur le versant d’une énonciation, pas d’un énoncé, une énonciation implique que quelque chose du désir est là. Un dire donc, mais qui fait nœud.

L’autre chose essentielle à saisir sur le nœud Borroméen, RSI, c’est que ce n’est pas un modèle, « le modèle se situe de l’Imaginaire 11», pas une essence, ni une cosmologie du sujet, il ne supose pas un au-dela qui fasse substance, ce n’est donc pas un idéal parce qu’il n’y a de vérité que du sujet. Le nœud borroméen c’est de la langue et la langue c’est à la fois du symbolique, de l’imaginaire et du réel, « le nœud borroméen c’est la topologie de la langue du sujet12 », Lacan parle du nœud borroméen comme d’un « nœud de langage13 ».

Mais le nœud Borroméen ne concerne pas seulement la parole de l’analysant, il concerne aussi la fonction de l’analyste au sens ou il doit s’appuyer sur le nœud pour ordonner son discours, et pour ceux qui ont travaillé sur les quatre discours de Lacan et dans lequel la place de l’analyste doit se situer comme désêtre, avec le nœud Borroméen Lacan vient situer l’analyste comme ordonnateur d’un discours, (ce qui n’est pas contradictoire). « Le symbolique, l’Imaginaire et le Réel, c’est l’énoncé de ce qui opère effectivement dans votre parole quand vous vous situez du discours analytique, quand analyste vous l’êtes14 ».

Dans le séminaire RSI Lacan précise que cet impératif est d’autant plus important qu’il vient répondre « à une crise dans le discours psychanalytique » (18 mars 75), pour Charles Melman l’enseignement topologique des dernières années de Lacan était marqué par son insatisfaction par rapport au discours psychanalytique, son insatisfaction était d’ailleurs d’autant plus grande que le nœud Borroméen n’a pas été bien reçue par ses élèves, une majorité l’a ignoré ou rejeté, l’écriture topologique rend plus difficile la transformation des élèves en exégètes…

Les propriétés topologiques du nœud borroméen ont permis à Lacan de conceptualiser différemment ce qu’il appelait en 1953 « Les trois registres essentiels de la réalité humaine, registres très distinct et qui s’appellent : le symbolique, l’imaginaire et le réel15 », mais tandis qu’en 1953 Lacan articulait ces trois ordres deux à deux tout au long du déroulement d’une cure analytique, le nœud va lui permettre de reprendre cette question en reliant les trois consistances ensembles et non plus par couple de façon linéaire mais aussi non hiérarchisés ; en somme le nœud permet à Lacan d’articuler ce qu’il avait autonomisé vingt ans plus tôt et qui ne se conçoit pas facilement parce que justement le réel échappe, « Le nœud borroméen permet de réaliser ce que notre pensée limitée par l’imaginaire résiste à concevoir16 », le nœud borroméen n’est donc pas du symbolique, il n’est pas non plus de l’imaginaire, un modèle, c’est une écriture, l’écriture de ce qui échappe à une représentation, bref, l’écriture d’un réel.

Le nœud permet donc le maniement de ce qui relève de l’impossible, autrement dit, avec la topologie le maniement logique du réel devient chose possible parce que « seule l’écriture mathématique permet d’évider le sens, d’éliminer l’imaginaire et permet donc d’arracher un petit bout de réel17 ».

Enfin, cette écriture va aussi permettre à Lacan de formaliser la question du symptôme, non plus du coté du symbolique mais du réel.

Voici la méthode la plus simple pour fabriquer un nœud borroméen à trois ronds

Avant d’aborder le nœud RSI, il faut se pencher sur le nœud borroméen lui même, c’est à dire avant la nomination de chacun des anneaux, autrement dit avant de les différencier.

« La définition du nœud borroméen part de 3, c’est à savoir que si vous rompez un des anneaux, ils sont libres tous les 3 18 », trois est le minimum, à l’infini, Lacan va privilégier ce type de nœuds à 3, c’est la matrice du nœud borroméen.

Aucun des anneaux ne se distingue des autres par sa valeur, ils sont équivalents, chacun est indispensable pour faire tenir le nœud.

- Chaque anneau passe au dessus d’un autre et au dessous de l’autre la superposition d’un anneau sur un autre s’appelle « surmonter »

- Dans un nœud il existe six croisements, trois dessus et trois dessous lorsqu’on met à plat le nœud on constate qu’il existe deux types de nœud, lévogyre et dextrogyre, la différence entre les deux correspond à la différence dans le surmontage

- Le nœud dextrogyre tourne dans le sens des aiguilles d’une montre, le nœud lévogyre dans le sens inverse
la méthode la plus simple pour distinguer un lévogyre d’un dextrogyre c’est de regarder le triangle au centre du nœud et de considérer qu’il y a une profondeur, que les cordes sont épaisses, il existe alors une pente, vous partez d’un brin qui surmonte l’autre et vous suivez la « descente »

- Si vous retournez le nœud lévogyre il ne devient pas dextrogyre, par contre cela se produit devant un miroir en manipulant un nœud par contre on peut modifier son orientation sans couper les anneaux : ce qui était surmonté surmonte et inversement
- Il y a plusieurs façons de représenter le nœud, la mise à plat est la plus simple pour notre « débilité mentale », mais il peut être aussi représenté en 3D ou bien avec des lignes droites, pourquoi des lignes droites ? Parce que d’un point de vu topologique il n’y a pas de différence entre un anneau et une ligne droite infini.

Lacan va donc partir de ces spécificités pour y nouer le réel, le symbolique et l’imaginaire mais comment fait-il pour faire tenir 3 catégories hétérogènes ensemble tout en maintenant l’hétérogénéité, comment fait-il pour faire que cette opération ne soit pas une pure spéculation imaginaire ?

Le nouage de ces 3 catégories hétérogènes, Lacan le soutient en s’appuyant sur un postulat « Chaque cercle étant constitué de diverses propriétés qui se retrouvent et se reproduisent à l’identique dans les trois », ces propriétés ce sont : la consistance, l’ex-sistance et le trou.

Consistance : elle relève de l’imaginaire (l’imaginaire c’est ce qui vient suppléer à un trou) mais on peut néanmoins dire que chaque catégorie est homogène par rapport à elle même, elles ont donc chacune leur consistance propre. Il existe une consistance de l’imaginaire, du symbolique et du réel qui donne sa tenue à chacun des ronds.

L’ex-sistance : elle relève du réel, le réel parce qu’il est impensable, impossible à dire et donc qui échappe toujours, le réel c’est ce qui se situe ailleurs, il ex-siste, chacune des catégories ex-siste par rapport aux autres. L’ex-sistance c’est donc ce qui est en dehors de la consistance, je vais le dire comme ça, l’ex-sistance c’est ce qui ferait trou de la consistance, pour que quelque chose ex-siste il faut qu’il y ait un trou, pour faire image, je dirai que nous ex-sistons en tant que sujet du fait de ne pas être des êtres totaux, « vous en avez déjà rencontré des êtres totaux ? (…) si on était totaux, on serait chacun de son coté19 ».

Trou : Pour qu’il y ait un trou il faut de la consistance autour, le trou relève du symbolique, (il n’y a pas un signifiant qui dirait le sujet en totalité) Aucune des 3 catégorie n’est toute, chacune est insuffisante au regard des deux autres, mais cela ne signifie pas qu’elles sont défaillantes, chacune des consistances est ouverte à ce qu’elle n’est pas, ouverte donc trouée : le réel est troué par le symbolique (le mot c’est le meurtre de la chose) au même titre que l’imaginaire (je ne peux pas voir mon corps propre). C’est parce que chacune des trois catégories est trouée qu’un nouage est possible puisqu’on ne peut pas nouer des surfaces pleines.

Chaque anneau est nommée mais les qualités du nœud nous montrent qu’il n’y a pas à privilégier un registre plutôt que l’autre, c’est à dire que nous ne devons pas faire comme le névrosé !

Pourquoi Lacan a parlé de RSI ? La première raison c’est que la nomination de chaque anneau n’est pas faite au hasard, elle suit les fondements de la psychanalyse, tout d’abord la soumission au réel, c’est notre condition humaine, c’est le réel qui noue les 3, ensuite le fait que ce réel est soumis à l’imaginaire, mais soumis au sens de « mis-sous », recouvert en quelque sorte ensuite le symbolique surmonte l’imaginaire, on se souvient que c’est par une opération symbolique que le stade du miroir s’achève, et enfin le réel surmonte le symbolique, le nouage borroméen RSI témoigne que la psychanalyse est une soumission au réel.

L’autre raison du terme de RSI dans son séminaire, c’est que Lacan a privilégié un ordre dénué de sens pour nous rappeler, nous dit Melman : « le caractère originellement insensé de ce qui fonde, de ce qui est le support matériel de l’inconscient, c’est à dire des petites lettres, nous rappeler que le sens n’est qu’un effet de signifiant20 », pour le dire autrement, le titre même du séminaire vient indiquer une rupture du discours psychanalytique dans la lecture du symptôme.

La question que vous devez toujours vous poser en regardant un nœud borroméen c’est : le réel surmonte quoi, est surmonté par quoi ?

Le réel du nœud borroméen, il faut tout de même préciser une chose à son propos : d’abord ce n’est pas la réalité, (la réalité c’est un réel apprivoisé à l’aide de l’imaginaire et du symbolique), ce n’est pas le réel de la science ou de l’animal (qui est coordonné à son monde), le réel est un fait de structure, donc réel ne doit pas être entendu sur le versant de l’impossibilité en général, il est lié à notre condition de parlêtre, « Le réel n’est pas universel21 ». Ce réel, c’est un réel sexuel, Lacan l’a conceptualisé à partir de ses avancés théorique sur le non rapport sexuel, formule qui se déduit du fait que le rapport sexuel ne peut pas s’écrire.

Et puis il y a un autre point que je voudrai vous dire a propos du réel, c’est que c’est tout de même lui qui permet d’évaluer que la cure n’est pas une simple affaire de blabla, la parole, ça ne guérit qu’à une seule condition : qu’elle soit sous-tendue par un réel, la fonction de l’analyste c’est qu’il y ait du réel, la scansion est une des façons de le convoquer, de façon plus générale, une parole qui fait acte (pour le sujet), c’est une parole sous-tendue par un réel. Les effets de réel dans la cure, on peut parfois les entendre avec des phrases comme « je sais pas ce qui s’est passé, mais je suis plus comme avant ».

RSI peut donc se lire par « Réel surmonte le Symbolique qui surmonte l’imaginaire » alors que par exemple le nouage RIS signifie que le « Réel surmonte l’imaginaire qui surmonte le symbolique ».

Surmontage ça veut dire quoi ? Il faut l’entendre par rapport à la mise à plat du nœud (en 3D il n’y a pas de surmontage), la mise à plat nous permet de voir quelle est la dimension qui fait une ombre sur l’autre, qui ampute l’autre.

Le corps est pris dans le langage, dénaturé par lui, marqué par le symbolique, langage rend impossible un accès direct à un objet qui viendrait nous satisfaire. Le résultat de ce marquage du symbolique dans le corps c’est une perte, cette perte Lacan l’a désigné d’une lettre : a.

Au milieu du nœud, au point de croisement des trois anneaux il y a l’objet cause du désir, l’objet a, Freud y aurait mis le phallus parce que pour lui le phallus était en position centrale de l’économie subjective « Il y a chez Freud, prosternation devant la jouissance phallique comme telle22 », c’est le primat du phallus. Lacan renverse les choses et y met cet objet à la fois dans le rond du réel, du symbolique et de l’imaginaire, « rien de plus réel que l’objet a, rien de plus symbolique puisque chacun de ces objets a ne vaut, ne prend son prix que d’être le symbole d’une perte et que jamais je ne pourrai saisir puisqu’il s’agit d’une perte qui néanmoins lui confère son prix, lui confère sa valeur et organise son désir ; et puis la valeur imaginaire de cet objet a, c’est à dire des représentations, (…) susceptibles de venir l’évoquer dans le champ de la réalité23 », il faut ajouter à cette phrase de Melman la dimension symbolique dans l’objet a, c’est à dire que c’est un objet qui se trouve pris dans la langue mais de façon métonymique, au fil du discours. Ce qui fait valeur, c’est qu’il possède une brillance phallique, d’une puissance dans l’ordre du désir, pour le parlêtre tient évidement en ceci que cet objet semble répondre à la demande de l’Autre, en somme sa fonction est de boucher un trou, de venir boucher le défaut radical de l’Autre mais en réalité il ne bouche rien du tout.

L’être de l’homme pour Lacan, ce qui le leste, c’est donc l’objet a, c’est lui par exemple qui va donner les caractéristiques du discours de votre patient, c’est à dire que même si il changeait de voix vous sauriez à qui vous avez affaire parce qu’il est toujours pris par les même choses. Un névrosé, nous rappelle Marcel Czermak, « Tourne autour de ses objets comme une chèvre autour de son piquet, sans jamais pouvoir mettre la main dessus, mais il est empoisonné24 »…

La place centrale de l’objet a dans l’organisation de la subjectivité du désir, c’est certainement là que la psychanalyse est la plus transgressive, parce que si l’objet cause du désir est déjà constitué dans l’économie subjective, cela signifie que contrairement à l’animal, nous ne pouvons pas rencontrer dans la réalité ce qui pourrait pleinement nous satisfaire, cela signifie aussi que ce que le sujet va trouver chez le partenaire amoureux ce n’est pas l’objet du partenaire mais son objet à lui, vous avez là une des bases des difficultés entre les hommes et les femmes, (parce que l’objet a ne fait pas lien dans un couple, il est a-sexué), et si en plus vous ajoutez le Penisneid et le complexe de castration vous comprenez encore mieux le sens des discordes conjugales !

Articulées autour de l’objet a, on trouve ensuite les 3 jouissances, mais avant de les aborder, nous allons nous pencher sur grand phi, le phallus symbolique, d’abord nous voyons bien là que Lacan distingue le phallus symbolique de la jouissance phallique et il ne faut surtout pas les confondre. Le phallus c’est un signifiant, c’est à dire non positivable, à l’intersection du symbolique et du réel, c’est lui qui autorise l’accès à la jouissance sexuelle.

Le Phallus symbolique est hors du nœud, il ex-siste au nœud, c’est un signifiant, un fait de langage que la tradition Freudienne associait au père, il est donc hors corps, effet de la castration originelle, castration qui concerne autant l’homme que la femme. La référence phallique vient donc représenter un sacrifice, celui de la restriction dans le champ pulsionnel, sacrifice de l’illusion que la saisie totale de l’objet pourrait être possible (c’est ce qu’implique le terme de Jouissance), c’est donc la condition pour que le désir advienne, le terme de phallus, dans une certaine mesure ne doit pas être totalement associé au sexuel mais plutôt à la dimension du désir, le phallus comme le signifiant du désir pris dans la dimension Autre, autrement dit, le phallus symbolise un pacte avec l’Autre qui implique nous dit Melman « qu’à la condition de renoncer à un objet, à une jouissance, eh bien j’aurai accès à la jouissance sexuelle, fut-elle elle même écornée25 ». J’espère vous avoir bien fait entendre que tout cela relève du champ de la parole et du langage, derrière ce qu’on appelle « les lois de la parole » il y a la référence phallique.

En fait, je vais vous dire les choses autrement : ce qui rend la saisie de l’objet impossible, ce n’est pas le père, c’est la structure même du langage, parce que du fait de la structure du langage le signifiant rate la saisie de l’objet, d’ou la formule de Lacan « la jouissance est inter-dite », il y a donc vice de structure du langage, c’est un impossible, cet impossible nous le faisons incarner par le père sous forme d’interdit, (qui concerne le phallus imaginaire), c’est l’interdit œdipien, « la castration – souligne Melman – est un effet non pas de quelque volonté que ce soit, elle est un effet de notre rapport au langage26 », la névrose va recouvrir cela avec son mythe individuel qui produit une causalité propre à son histoire… c’est la plainte névrotique.

Vous entendez peut être dans ce que je viens de vous dire que la fonction du père relève plus de la courroie de transmission d’un réel de la structure, celle du langage, de la loi symbolique que d’un interdit de la jouissance dont il serait le seul représentant, mais courroie de transmission prise dans un désir. Cela ne signifie pas que sa fonction est facultative, mais du moment que le sujet est pris dans le langage il y a cet impossible de structure, mais cet impossible, il peut tenter de le nier, c’est tout l’enjeu de la névrose…

Le trou dans le langage impose la nécessité d’une inscription symbolique qui ne soit pas un pur vide, le phallus symbolique c’est ce qui va transformer ce vide en manque, ce trou causal est habité par le nom du père (père de la structure), « sa fonction étant que ce trou ne se bouche jamais (…) faisant muter ce trou au statut dévorant, aspirant, néantisant, en un manque apte à soutenir le désir27 », chaque parlêtre va s’inscrire différemment dans ce rapport au phallus, c’est sa façon de s’inscrire par rapport à lui qui va déterminer son mode de jouissance, le phallus est donc un opérateur d’altérité.

La jouissance c’est quoi ? Dès lors que nous parlons, nous n’avons plus d’accès direct à un objet qui viendrait nous satisfaire totalement. La jouissance, c’est notre façon de tenter de nier les conséquences du langage, une tentative de masquer ce ratage, de ne pas s’en accommoder. Toute jouissance est corporelle mais la castration exclue que le corps soit concerné dans sa totalité, le fait qu’elle soit corporelle ne signifie pas qu’elle ne relève pas dans langage, il n’y a que le corps animal qui soit un organisme, la pensée, la parole peut être jouissance.

L’écriture du nœud permet de différentier les jouissances, ce qui était avant beaucoup plus difficile, de plus, la mise à plat montre que les jouissances ne sont plus hiérarchisées, elles sont ordonnées autour de l’objet cause.

Sur le nœud mis à plat, vous voyez que les 3 jouissances qui ont des rapports différents entre R,S et I et vis à vis de l’objet a. Dans la mise à plat on peut voir que l’objet a peut avoir des effets au niveau de la jouissance soit sur le versant du langage, soit sur le versant imaginaire soit au niveau réel, dans l’anorexie par exemple.

La jouissance phallique, du fait d’être bornée tient compte de la limite et de la loi, elle s’inscrit dans une référence au père. Située dans le rond du symbolique et insérée dans le réel, « elle est dans le langage mais hors corps », bornée par le phallus et par l’objet a. Je me suis longtemps posé la question, pourquoi dit-on hors corps à propos de la jouissance phallique alors que par ailleurs Lacan précise qu’il n’y a de jouissance que du corps ? Lacan l’appelle hors corps parce que le phallus est un signifiant et le pénis – si il fait partie du corps – en est coupé du fait de la castration, comme séparé, c’est ce qui se produit chez Hans qui vit son érection comme un phénomène étranger à lui même.

La jouissance phallique ne fait pas seulement référence à la position sexuée par rapport à l’autre sexe ou bien à la dimension du travail… il faut avant tout l’entendre comme une jouissance inscrite dans le langage. Autrement dit la jouissance phallique ce n’est pas la position le symbole phallique, ce qui n’est pas la même chose, alors que la jouissance phallique prend en compte le langage, le symbole phallique ne nécessite pas une parole qui face nœud. Enfin, la mise en scène de la brillance phallique, comme chez le « macho », relève elle plus de la position féminine qui fait valoir le phallus du coté du corps, du coté d’être le phallus.

Sur le nœud mis à plat vous voyez que la jouissance phallique s’articule à partir de l’objet a et du phallus, la jouissance phallique, du fait de sa référence au phallus, s’inscrit sur une dette symbolique, celle à l’égard du langage. Dette que le névrosé ravale du coté d’un père symbolique auquel il va se sacrifier, cela nous conduit donc à situer cette jouissance au plus près du symptôme lui même… ce qu’illustre le nœud.

Dans RSI, le réel ampute un morceau du symbolique en surmontant le symbolique en 2 points, pour Lacan c’est la condition de la Jouissance Phallique, ce qui la caractérise c’est qu’elle se soutient d’un écornage de la jouissance, une part doit être retranchée, c’est ce qu’implique le bornage phallique (la castration), le surmontage du réel sur le symbolique en 2 points c’est donc une représentation de la castration, castration du névrosé dans le champ du symbolique.

Dans le séminaire RSI, Lacan pose cette question : qu’est ce qui implique que la psychanalyse est efficace ? « Ce qui témoigne que la psychanalyse opère c’est que le réel va surmonter le symbolique en 2 points28 ». Cette opération concerne autant l’homme que la femme, en tant que c’est la jouissance phallique qui permet au sujet de tenir une position correcte dans la sexuation, enjeu crucial que Jean-Paul Hiltenbrand évoque lui aussi : « le but de l’analyse est d’amener hommes et femmes à leur condition selon leur sexe29 ».

La jouissance Autre : située dans le corps, non bornée par la référence phallique ou par une autre référence, infinie, hors symbolique, elle ne peut être dite et Lacan a pû se plaindre pendant longtemps du silence des analystes femmes sur cette question de la différence des sexes sauf à opposer à Freud « des arguments de suffragettes ». Très classiquement, on peut aussi dire que d’une part la référence au corps pour le parlêtre qui occupe la position féminine est très différente et que d’autre part le dans ce cas là possède une réactivité émotionnelle différente du corps dans l’autre position du tableau de la sexuation, jusqu’au niveau du réel du corps, mais tout ça est la conséquence d’une subjectivation, l’anatomie oriente mais elle n’est pas déterminante.

Si l’inconscient ne connait pas la différence des sexes c’est parce que seul le phallus y est représenté, c’est dans la relation au phallus que Freud avait conceptualisé la différence homme femme mais en liant le concept de phallus à l’anatomie. Lacan durant un temps a essayé de prendre les choses autrement en disant que si l’homme a le phallus, la femme l’est. Avec le tableau de la sexuation les choses se sont conceptualisées différemment avec le « pas tout », autrement dit la position féminine ne serait pas toute phallique, elle l’est mais pas toute, cela l’amène à formaliser une autre jouissance, non « bornée » (dans tous les sens du terme français), et c’est cette appellation qui lui permet de dire que « La femme n’existe pas », elle n’existe pas parce qu’il n’en existe pas une qui représenterai LA Femme pour toutes les autres, c’est un embarras que les femmes, qui peuvent refouler cette dimension mais en sortant alors d’une position féminine, en sortant de cette division mais qui leur permet aussi d’être moins « bornées », c’est ce qui les rend par exemple plus apte au discours analytique, moins en S1, Charles Melman, à propos des analystes femmes évoque ce rapport différent au savoir analytique « Vous la voyez aux séminaires, vous l’écoutez parler de Freud, mais dans sa pratique, elle peut agir de telle sorte que c’est vraiment comme si ça n’avait strictement aucune conséquence (…) c’est que le savoir, ce fameux savoir, il est chez elles, y’en a pas d’autre que le savoir de la jouissance30 ».

La Jouissance Autre est dite « supplémentaire », supplémentaire à la jouissance phallique parce que si il n’y a plus référence à la Jouissance Phallique c’est le désarimage de tous les devoirs, de toutes les obligations, autrement dit cela nous permet de faire ici un lien entre Jouissance phallique et dette symbolique. Tout dans la Jouissance Autre c’est un sujet nomade, prêt à toutes les expériences, quitte à en mourir, l’anorexie mentale peut être une illustration de cela.

La JA, Lacan l’illustre avec l’exemple de certains mystiques, homme ou femme, pour ceux qui ont lu « Les mémoires du président Schreber », vous pourriez avoir la tentation d’interpréter les sensations de corps de Schreber du coté de la JA, c’est une erreur conceptuelle parce que la jouissance Autre est « supplémentaire », supplémentaire à la jouissance phallique, dans les phénomènes de corps du psychotique le phallus est forclos, ça n’a plus rien à voir, il est plus juste dans ce cas de parler de « jouissance de l’Autre ». Dans son très bel ouvrage sur le transsexualisme, Henry Frignet, précise que l’abscence d’inscription de la dimmension phallique dans la psychose doit conduire à situer le psychotique comme « hors sexe », le phallus étant, comme on l’a vu, ce signifiant permettant au sujet « d’établir une position sexuelle stable et arrimée31».

La question qu’on peut se poser c’est de savoir comment articuler la JA dans le nœud borroméen pour le dire d’un sujet en position masculine (puisqu’il n’y a pas de nœud masculin ou féminin…), hé bien entendez le du coté du « pas-tout », un dire qui n’aurait pas vocation d’être tout, pas en S1. On peut dire par exemple que la réussite d’une cure c’est lorsqu’on permet à un homme de sortir de son cramponnage phallique – cause de sa répétition et de son échec parce que le phallus ne peut pas s’attraper.

La joui-sens : coincé entre l’imaginaire et le symbolique, le sens c’est ce qui va à l’encontre du réel, du pas-de-sens, du non rapport, le sens c’est un bouchon. Le règne animal est sous la servitude d’un imaginaire (l’image du même) en accord avec le symbolique, même minimal (le renard traqué va faire de fausses traces pour tromper les chasseurs32) , chez l’être humain, du fait de la parole, les deux ne sont jamais en jonction, le sens c’est ce qui va tenter de résorber cela, rien de plus spontané que de donner du sens à ce qui fait énigme…

Lacan a reprit les 3 concepts Freudien d’inhibition, symptôme et angoisse et les a placé dans le nœud.

L’inhibition part de l’imaginaire et fait intrusion dans le symbolique, elle apparaît face à quelque chose qui relève du symbolique (le film « Le discours d’un roi »), ce qui arrête le sujet c’est une imaginarisation de ce symbolique, comme le névrosé qui est impuissant parce qu’il fait une lecture imaginaire de l’acte sexuel.

L’angoisse c’est le retour du réel dans l’imaginaire ; pourquoi Lacan l’a fait partir du réel ? Dans son séminaire sur l’angoisse il nous dit « qu’elle n’est pas sans objet », cela signifie qu’il y a un objet cause de l’angoisse mais sa présence est voilée, dans l’ombre, c’est l’indice d’un réel. L’angoisse c’est ce qui ne trompe pas, dit-il, ça ne trompe pas dans le corps, c’est à dire dans l’imaginaire, c’est là qu’on mesure son effet (ventre serré, oppression…), elle se situe hors du champ du symbolique et de l’angoisse, le sujet ne peut rien en dire.

Le symptôme : la corne du symptôme est située dans le rond du réel, mais part du symbolique, le symptôme est donc un effet du symbolique dans le réel, le symbolique troue le réel, le trou parce que le langage est dans l’impossibilité de dire le réel. On peut illustrer cela avec la convertion hystérique, ça part du signifiant et cela va faire retour dans le réel du corps.

Si Lacan en était resté à une lecture freudienne, il aurait mis le symptôme dans le symbolique, parce que Freud croyait que le sens pouvait épuiser le symptôme, il s’est rendu compte à partir d’Au delà du principe du plaisir que cela était insuffisant notamment dans son exemple de la névrose traumatique, autrement dit, le symptôme ne relève pas du sens.

Il faut différencier deux types de symptômes : le symptôme originel, c’est le symptôme lié au refoulement originaire, c’est à dire celui qui n’est jamais résorbé par la cure, le symptôme lié au refoulement originel c’est la réponse au fait que quelque chose ne va pas dans le réel sexuel, c’est la source de notre manque. Sur le nœud, le symptôme c’est le nœud lui même, « le nom du père c’est RSI », le symptôme lié au refoulement originel c’est quoi ? D’abord ce n’est pas un refoulement (mais Freud n’avait pas trouvé de meilleur mot), c’est la réponse au fait que le langage, du fait de sa structure, est marqué d’une incomplétude : rien ne permet de clôturer le sens, il n’y a pas de dernier mot, un vide persiste, vacuité que Lacan appelle « vice de structure »; dans notre culture, ce trou dans le signifiant affecte le réel sexuel, Charles Melman évoque l’hypothèse que ce lien n’a pas toujours été et ne sera pas toujours.

Ce vide au lieu de l’Autre – on l’a vu – le névrosé le fait habiter par un père symbolique, non soumis à la castration, l’au-moins-un, qui exigerai le sacrifice pour sa jouissance, c’est ce que témoigne la clinique, la façon dont le sujet est dans l’appel de la demande de l’Autre, sacrifiant par là son désir : la névrose c’est être malade de cet amour du père, c’est vouloir rester « un fils-à-papa » ! En 1967, Lacan formule cela : « Le symptôme, tout symptôme, c’est en ce lieu de l’Un troué qu’il se noue. C’est en cela qu’il comporte toujours, quelque étonnant que ça nous paraisse, sa face de satisfaction». Ce symptôme là, issu du refoulement secondaire, retour du symbolique dans le réel, on peut espérer que la cure va le résorber, résorber cette sujétion au père symbolique, cette pente sacrificielle dont nous voulons croire que l’Autre va jouir, religion privée du névrosé, « la névrose – précise Melman – étant quelque chose comme un sacrifice jamais payé, une dette jamais accomplie, jamais remboursée33 ». L’enjeu d’une cure, c’est sur ce point précis qu’on peut la situer : un renoncement, renoncement à la croyance que l’Autre est habité, Melman rappelle d’ailleurs à ce propos que la procédure de la passe34 « constitue une interrogation sur le fait de savoir si le candidat analyste a renoncé ou non au caractère pharaonique de l’autorité que met en place son fantasme35 ».

Mais si le symptôme est au principe du lien social, la question est de savoir comment éviter le retour du symptôme, c’est à dire la sujétion à la place du père ? L’effet subjectif de la fin de cure peut-il être autre chose « qu’extraordinairement éphémère ?36 ». En réponse à cette question cruciale, Lacan propose le terme de « transfert de travail », façon de payer sa dette symbolique mais pris dans un désir et pas sur un versant sacrificiel, plus du coté d’un devoir, plus sur un versant surmoïque donc.

La mise en place dans le nœud du symptôme du coté du réel a des conséquences dans la clinique puisque cela signifie que c’est plus la dissolution du sens qui va avoir un effet sur la levée d’un symptôme que l’injection d’un sens, l’analyste doit jouer sur l’équivoque dans ses interprétations justement à cause de cela, l’équivoque c’est ce qui permet d’user du signifiant mais aussi de la lettre, autrement dit une tentative d’apprivoisement du réel.

Enfin l’inconscient, l’inconscient est structuré comme un langage, dont la corne infinie est située sur le bord du symbolique, pénétrant l’imaginaire. L’inconscient c’est ce qui est hors, ce qui est insaisissable, ce n’est pas un trésor qu’il s’agirait de débusquer, ou ce n’est pas quelque chose dont on pourrait faire le tour, épuiser en trouvant le mot de la fin, « le savoir inconscient c’est un ensemble ouvert37 ».

Il y a une question que Lacan a posé tout au long de son travail sur le nœud, c’était de savoir si il fallait concevoir les choses à partir de 3 ronds ou de 4, les 3 ronds du R,S,I sont-ils suffisants ? Mais suffisant pour quoi ? Pour faire nœud. C’est à dire que Lacan a pensé que ce nœud à trois avait quelque chose d’idéal, épuré, alors que dans la clinique on peut constater que certains symptômes peuvent avoir une place prépondérante pour le sujet (le travail…) et que la suppression de cela peut entrainer le dénouage des catégories. Il a voulu présentifier le symptôme comme une dimension à part entière en doublant le symbolique.

Pendant un temps il va définir ce 4e rond comme étant le Symptôme puis comme un nom du père possible, comme dédoublement de la corde symbolique, il n’a jamais tranché, ce quatrième rond ce serait lui qui ferait tenir borroméennement les registres ensemble, dans la psychose en particulier, Lacan a définie cela du terme de « suppléance ».

Clinique…

 

Le nœud borroméen d’un sujet n’est pas figé pour la simple raison qu’on ne trouve pas le nouage borroméen des 3 registres dans son landau… de fait d’ailleurs chez l’enfant on ne peut pas parler de nouage borroméen38.

la cure analytique n’est pas la seule à pouvoir produire des effets de nouage ou de dénouage, certains évènements de la vie par exemple, une rencontre amoureuse, une naissance etc… Lacan a pût dire par exemple qu’une femme pouvait permettre chez un homme un nouage des trois registres, ceci à partir de la fonction que l’homme va lui donner.

Le nœud borroméen peut présenter des surmontages différents comme dans le nœud RIS de la phobie, là le réel écorne l’imaginaire et on le voit bien dans les symptômes phobique où il est empéché dans les circulations spatiales, empêché au niveau de l’imaginaire mais par contre plus à l’aise dans son rapport au signifiant, à dire ce qui est refoulé, masqué pour les autres, pour lui la part d’amputation ne s’exerce pas sur le symbolique.

Il peut aussi ne pas être borroméen Lacan a par exemple désigné le nœud olympique comme étant celui du névrosé, la particularité du nœud olympique c’est que si un anneau est rompu, les deux autres anneaux tiennent encore ensemble. En fait cette proposition du nœud olympique du névrosé n’a pas été beaucoup suivie. Lacan évoque aussi les trois catégories dissociées dans la psychose, le nœud de trèfle de la paranoîa, ou encore le gel de l’imaginaire chez Rousseau.

Le parlêtre peut présenter des « lapsus de nœud » comme Lacan en a fait l’hypothèse chez l’écrivain Joyce ou le réel ne surmonte le symbolique qu’en un seul point. Selon Lacan, Joyce aurait inventé une suppléance, un « égo » (à ne pas confondre avec le « moi ») pour corriger ce lapsus de nœud, cette supléance il l’aurait produite en inventant une écriture nouvelle, en se faisant un nom « cet art a suppléé à sa tenue phallique », ce nom du père inventé par Joyce, Lacan l’a appelé le sinthome, dans les années 80 cette théorie a influencé certains hôpitaux psychiatriques qui espéraient produire les mêmes effets chez leurs psychotiques, on a invité les fous à écrire, à peindre etc…la question est de savoir si cela a réellement permit à Joyce de sortir de sa psychose.

Dans son séminaire sur la névrose obsessionnelle, Charles Melman propose une écriture borroméenne où le rond du symbolique serait uni à celui de l’imaginaire39, formant une droite infini.

Un nœud à 2 ronds où le réel serait nié, refoulé sous le symbolique avec par exemple une crainte de l’acte, le refus de bouger, en tant justement que l’acte, ce qu’on appelle en psychanalyse un acte, contient quelque chose du réel. Cette répartition du nœud chez l’obsessionnel a aussi des effets sur les jouissances, contaminées par l’objet a, non retranché, qui risque de surgir au moindre écart.

Melman a aussi proposé d’envisager le nœud de la phobie comme un nœud dextrogyre, ou le réel surmonte l’imaginaire et non plus le symbolique, RIS donc. Castration sur le versant imaginaire qui peut s’illustrer dans la clinique de l’espace phobique où le réel surmonte l’imaginaire, affectant le rapport à l’espace (champ de l’imaginaire), aux signifiant (champs du symbolique) mais aussi en modifiant la répartition des jouissances, coincées différement.

Comme je l’ai dit au tout début, la représentation du nœud borroméen à plat avec le nombre minimal de croisement doit être compris comme un dire d’exception, Marc Darmon parle plutôt d’un « nœud en général très embrouillé et dont l’analyse va réduire peu les croisements supplémentaires pour buter sur les croisements irréductibles de la structure », Darmon donne souvent l’image du pêcheur qui doit dénouer sa ligne sans couper le fil. JP Hiltenbrand ne fait pas la même lecture : « ce qui apparaît aux entretiens préliminaires c’est R et S, ou R, I mais exceptionnellement RSI. C’est à dire que selon que le sujet se met d’un coté ou de l’autre de son choix névrotique, il est dans RS ou RI, voire SI mais il est tout à fait rare que l’on tende quelque chose qui énonce les 3 d’emblée40 ».

Cette phrase de J-P Hiltenbrand implique que les catégories peuvent être désolidarisées sans pour autant que nous soyons sur le versant de la psychose, ne nouage à trois n’est pas indispensable, l’autre élément important que cela implique, c’est que la solidarisation des nœuds est concevable, ce qui implique tout de même une coupure…

Si l’on part du nœud borroméen à trois, le déroulement d’une cure ce serait quoi ? On a vu que l’objet a est au centre du nœud, c’est ce qui leste le sujet sauf que le sujet n’en veut rien savoir de cela, il prétend qu’il a une liberté de mouvement. L’analyste est là pour l’amener à dégager qu’il est pris jusqu’au cou dans ce rapport à l’objet a, la conduite de la cure vise alors à tirer les trois registres, réel, imaginaire et symbolique afin de serrer l’objet a, montrer au patient combien il est coincé, ceci est une façon d’illustrer l’objet au centre du discours analytique c’est l’objet a.

Il s’agit donc dans une cure d’amener le sujet à un rapport différent à son objet

L’inconscient c’est le social disait Lacan, autrement dit il ne faut pas négliger que le social affecte le dire du sujet et aujourd’hui plus qu’hier, on peut considérer que la jouissance prônée dans le social favorise des modes de défense névrotiques ou pervers, notamment au niveau du sexuel au nom de la liberté, la survalorisation du génital par rapport au sexuel en est une bonne illustration. L’analyste n’a pas à participer à la fête mais à soutenir un réel.

Charles Melman évoque la façon dont les 3 registres peuvent s’organiser dans ce qu’il a appelé « la nouvelle économie psychique » : «la consistance des trois dimensions serait certes assurée par leur rassemblement autour d’un objet a, c’est bien le rapport à l’objet a qui les fait tenir, mais sans que ces dimensions soient nouées 41», et Melman parle ensuite de la facilité chez ces sujets délestés des embarras de la dette symbolique de faire de nouvelles « expériences ». On relèvera que 20 ans plus tôt, Melman avait évoqué le même type d’organisations de RSI autour de l’objet a mais dans le cas de la perversion : « Les trois ronds dans la perversion ne sont pas noués, mais c’est l’imaginarisation prévalente de l’objet a qui, en quelque sorte, les maintient42 », La nouvelle économie psychique relèverait-elle alors d’une perversion généralisée ?

Il ne faut pas avoir un rapport idéaliste avec ce que Lacan a mis en place dans le nœud borroméen, autrement dit Lacan n’a pas sorti tout cela de son chapeau comme un magicien, son travail sur le nœud était en perpétuelle évolution, tout au long de ses séminaires il est revenu sur certaines affirmation, il a fait des corrections, par exemple lorsqu’il a présenté le nœud à Rome durant La troisième , le symptôme se trouvait dans le rond du symbolique, pas du réel comme par la suite.

La plus mauvaise chose à faire c’est de prendre le nœud borroméen comme un modèle et d’essayer d’y coller des éléments de la clinique, c’est à dire que la pente dangeureuse c’est de présenter le nœud non pas comme une tentative de mise à plat d’un dire mais comme une réalité psychique, il ne faut pas le chosifier, on trouve des articles qui présentent certains cas cliniques à l’aide du nœud et parfois on peut se demander si l’auteur ne s’est pas un peu précipité. Le nœud doit être manié avec précaution.

« Pour opérer avec ce nœud d’une façon qui convienne, il faut que vous vous fondiez sur un peu de bêtise, le mieux est encore d’en user bêtement, ce qui veut dire d’en être dupe, il ne faut pas entrer à son sujet dans le doute obsessionnel ni trop chipoter43 ». « Ces ronds de ficellez, il ne s’agit pas de les ronronner, il faudrait que ça vous serve44 »

Remerciements à Gérard Amiel pour son aide

 

* Olivier Coron è psicologo, psicoterapeuta, psicanalista a Grenoble, membro dell’A.L.I. Rhone-Alpes 1Jean-Jacques Tyzler, « Dans les murs de l’asile » in Mes soirées chez Lacan, Editori Internazionali Riuniti, 2011

 

2Les non dupes errent, Leçon du 19/2/74

 

3Marc Darmon, Essais sur la topologie lacanienne, ALI

 

4 Séminaire « Commentaire à partir du séminaire « le sinthôme » 28/11/85

 

5« Les non dupes errent », leçon du 11/6/74

 

6Idem leçon du 15/1/74

 

7J.Lacan, L’étourdit, scilicet 4, 1973, p39

 

8J-P Hiltenbrand, séminaire «  Un commentaire à partir de RSI », leçon du 29/5/86

 

9« Les non dupes errent », leçon du 14/5/74

 

10« Les non dupes errent », leçon du 19/2/74

 

11Lacan, RSI, 17/12/74

 

12J-P Hiltenbrand, séminaire «  Un commentaire à partir de RSI », leçon du 7/02/85

 

13Lacan, séminaire « Ou pire… », leçon 5

 

14Lacan, La troisième, annexe séminaire « les non dupes errent », Ali 2010, p263

 

15« Le symbolique, l’imaginaire et le réel », 1ere réunion de la SFP, 8 juillet 1953

 

16Marc Darmon, Essais sur la topologie Lacanienne, Ali 2004, p23

 

172003

 

18Lacan, « RSI », 10/12/74

 

19Le moi

 

20Melman, Etude critique du séminaire RSI de Jacques Lacan, ALI 2002, leçon du 14/12/81

 

21Lacan, la troisième

 

22RSI, leçon du 17/12/74

 

23Melman, y a t-il une spécificité de la pulsion chez la femme ? Cahiers de l’association freudienne, Pulsions, 2000

 

24« Introduction Recherches actuelles sur les spychoses », Quelques traits fondamentaux de la psychose , in JFP N°35, Eres 2011, p4

 

25Charles Melman, « Le symptôme et la fin de la cure », in Clinique psychanalytique et lien social, opus cité p235

 

26Charles Melman, « La nature du symptôme », séminaire 1990-1991, leçon du 18/10/1990

 

27Gérard Amiel, Entre métaphore et métonymie », in Savons nous encore ce qu’est le phallus ?, Cahiers de l’ALI, 2005

 

2814/1/75

 

29J-P Hiltenbrand, séminaire 8/6/11

 

30C. Melman, « Transfert de travail », in Le trimestre psychanalytique, « La passe », 1992, N°4

 

31Henry Frignet, le transsexualisme, Desclée de Brouwer, 2000, p42

 

32Dans le séminaire « L’identification » Lacan revient à plusieurs reprise sur le cas de sa chienne, «d’hommestique », se conduisant en «vrai femme du monde »…

 

33Charles Melman, « Le symptôme et la fin de la cure » in « Clinique psychanalytique et lien social », séminaire 1991-1992

 

34 Qui vient de l’hébreu Pessah, soit la sortie d’Egypte des hébreux qui veulent s’émanciper du pouvoir de Pharaon…

 

35Charles Melman, « La nature du symptôme », opus cité leçon du 14/02/91

 

36 Contardo Calligaris, « Qu’est ce que guérir une psychose ? » Le bulletin freudien N°5, 1985. Charles Melman pose la même question dans « psychanalytiquement correct », opus cité

 

37Lacan, les non dupes errent, leçon du 15/1/74

 

38Lacan l’évoque dans « Les non dupes errent » : Quand il commence, l’être parlant, il n’a pas la moindre idée qu’il est un sujet, il compte un, deux ». Leçon du 12/2/74

 

39Leçons du 10/3 et du 18/5/88

 

40J-P Hiltenbrand, séminaire «  Un commentaire à partir de RSI », leçon du 10/1/85

 

41Conclusions du séminaire d’été RSI, Le Bulletin N°104, 2003

 

42Charles Melman, Etude critique du séminaire RSI de Jacques Lacan, opus cité, leçon du 16/11/81

 

43Lacan, RSI, 17/12/74

 

44La troisième

 

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